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Le sang de juin et le complot d'octobre

October 5, 2013 | Louis | Comments (1) Facebook Twitter More...

Ceci est arrivé dans une démocratie, une nation qui respecte les lois.

 

Il est tôt, le soir d'une parade de rue pour célébrer une fête populaire. Sur un côté de la rue, des estrades ont été érigées pour recevoir les dignitaires politiques et les invités officiels. De l'autre côté de la rue, où commence un grand parc, la foule s'est rassemblée depuis la fin de l'après-midi. Des policiers sont alignés devant l'estrade honoraire, longent le bord de la rue où la parade passera, et opèrent en civil dans la foule. Les agents des services secrets surveillent à partir des estrades. Quelque chose va bientôt commencer.

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Au bord du parc, environ 30 manifestants s'agitent. Ils protestent ce qu'ils considèrent la présence provocatrice du chef de l'État à cette parade. Le chef des manifestants est hissé sur les épaules de ses camarades, et ils commencent à crier des slogans. D'autres distribuent des pamphlets dans la foule.

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En quelque minutes seulement, des policiers à casques entourent le groupe. Avant même que le chef des manifestants puisse s'avancer vers l'estrade, il est jeté par terre, emmené de force vers un camion au bord de la route, et lancé à l'intérieur. La parade n'a pas encore vraiment commencé. La police en motocyclette file à travers la foule. Certains des manifestants essayent de sauver leur chef, seulement pour se faire battre avec des matraques par la police.

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Un officier s'empare du drapeau des manifestants et le déchire devant eux. Alors qu'ils s'indignent, un rugissement traverse la foule recueillie dans le parc, au bord de la rue. Il semble que des renforts policiers on été appelés et qu'ils descendent du sud, à travers le parc, vers la rue. Pensant qu'ils ont affaire à une grande manifestation, ils fondent sur la foule, utilisant leurs matraques au hasard pour frapper n'importe qui se trouve sur leur chemin. Ceci cause une ruée vers la rue, directement dans le parcours de la parade.

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Les matraques montent et tombent sur quiconque a le malheur d'être proche: des hommes, des femmes, des femmes enceintes, des enfants, des gens âgés. On compare la douleur d'être frappé par une matraque à une décharge électrique, l'impression que les os se font briser à l'intérieur, que les nerfs se font serrer dans un étau sans pitié.

 

Les gens dans la foule courent dans toutes les directions, ayant peur d'être piégé et frappé par la police. Leur seule défense, leur seule façon de riposter, est de lancer des bouteilles. Des bouteilles sont lancées vers l'estrade, vers ceux qu'on tient responsable pour ce chaos.

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Quiconque est jeune, ressemble à un hippie, a l'air de faire partie de la "contreculture", est agressé par la police, lancé au sol, battu à la matraque à même le sol. Trois ou quatre policiers prennent bras et jambes et traînent la personne à travers la rue couverte de bouteilles cassées jusqu'au camion de police, tout en continuant à la matraquer.

 

Scènes du film, Taire des hommes (1968)


D'autres sont frappés à la tête à coup de matraque. Ceci leur fait perdre connaissance, les fait tomber sur la chaussée. Ils sont ramenés à eux par la douleur des policiers qui tordent leurs membres, les étouffant par le cou, les battant à l'aine et au ventre, jurant contre eux, les traitant de "bon-à-rien".

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La police chasse les gens jusque dans la parade, jusqu'au milieu des fanfares et des participants en costume. La rue résonne de cris, de klaxons, de bouteilles cassées, de slogans, de jurons, de sirènes.

 

Des feux sont allumés dans le parc. La fumée se répand dans la région à cause de cocktails Molotov rapidement improvisés. Une voiture de police est retournée et brûlée par la foule révoltée, et deux autres voitures subissent le même sort.

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Les policiers battent un jeune homme au sol et ils continuent à le battre jusqu'au point où il cesse de bouger. Ils le frappent au visage, aux jambes, à l'aine. Le sang coule de sa tête. "Arrêtez!", quelqu'un crie. "C'est un lanceur de bouteilles", dit un des policiers en secouant sa matraque pleine de sang. La foule s'avance pour sauver le jeune homme, mais la police l'emmène rapidement hors de portée.

 

Même les journalistes n'échappent pas à la violence. La police leur crie d'arrêter de s'occuper des arrestations et de se concentrer sur la parade, et ceux qui désobéissent se voient confisquer leur équipement, sont poussés au sol et arrêtés, ou simplement frappés à la matraque.

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Soudainement, du fond du parc, arrivent la police montée, six chevaux en ligne, les policiers armés de gros bâtons de bois de 4 pieds de long. Ils foncent sur la foule, assommant femmes, enfants, gens âgés. Ils frappent les épaules, le dos, fendent des crânes sans remords. Les gens sont piétinés en essayant de se sauver, ils se cassent le nez, les dents, la mâchoire, lorsqu'ils tombent à plat sur la rue. Un policier enragé crie, "charge the French Canadians!"

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Un enfant, fou de peur, crie, "Maman, maman!" Un policier à cheval passe trop proche de lui et le frappe de sa matraque au visage. L'enfant s'affaise au sol. Le policier arrête son cheval, donne un petit coup de bâton à l'enfant pour s'assurer qu'il est encore vivant, puis continue sa poursuite des autres dans la foule.

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Un jeune homme, piégé entre une voiture de police et un policier à cheval, se fait battre brutalement. Le policier le frappe tellement fort qu'il brise sa matraque, mais il continue de le frapper avec une matraque cassée. Son cheval se cabre soudainement, ses sabots tombent sur le jeune homme, l'écrasant.

 

Les bouteilles volent dans l'air, essayant d'atteindre l'estrade où le premier ministre est assis, défiant la foule, souriant devant cette scène déroutante. Quand les agents de sécurité réussissent à le convaincre de partir, la ligne de policiers devant l'estrade est maintenant libre de se joindre aux autres pour réprimer la foule, et ils avancent agressivement avec leurs matraques. "Maudit séparatiste", en crie un en frappant un homme à l'estomac.

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Ils battent les gens jusqu'à l'nconscience avant de les lancer, ensanglantés, en douleur extrême, dans la cellule serrée du camion de police. Ils sont entassés, de 15 à 20 dans un espace conçu pour 10, certains debout, assis, couchés. Il fait chaud comme dans un four, avec très peu d'aération. Ils ont des coupures, des os cassés, des côtes cassées, des nez brisés, des coudes fracturés, des visages enflés, des bleus partout sur le corps.

 

Dans les camions, ceux qui ont été arrêtés essayent d'aider les blessés du mieux qu'ils peuvent: des tourniquets improvisés, des compresses faites de chandails déchirés, du soutien moral. Quand ils demandent aux policiers, à travers la petite fenêtre d'aération, s'ils peuvent avoir de l'eau, ils se font dire, "Crevez!"

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Dans un des camions, une personne sans connaissance est étalée, son crâne fracturé. Craignant pour sa survie, les autres personnes plaident avec les policiers pour qu'ils lui donnent de l'aide médicale. "Laissez-le mourir comme un chien!", est leur réponse.

 

Les camions sont conduits à diverses stations de police. En arrivant, les portes du camion sont ouvertes et ceux qu'on a arrêtés font face à deux lignes de vingt policiers menant à l'entrée de la station. Les policiers rient, crient des insultes, se préparent à frapper. "Qu'est-ce qui se passe?", un des manifestants demande d'une voix tremblante. "Ne tombe pas", affirme une personne courageuse, "ne leur donne pas le plaisir de tomber".

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Un journaliste qui couvre la parade pour la société de diffusion nationale nomme la soirée "le lundi de la matraque". Ses supérieurs l'accusent d'un manque d'objectivité et le suspendent. Ses collègues répondent en refusant de couvrir l'élection nationale du lendemain soir.

 

Somme toute, 292 personnes sont arrêtées, dont 81 mineurs. 123 personnes sont gravement blessées, y compris 42 policiers.

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C'est le 24 juin, 1968. Montréal, PQ. La belle province.

 

Deux ans plus tard, le 5 octobre, commence ce qu'on nomme la Crise d'Octobre, avec l'enlèvement du diplomate britannique, James Cross. Agissant sous la Loi des mesures de guerre, 497 Québécois seront arrêtés et détenus sans mandat, sans caution, sans droits.

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Pour comprendre l'origine de la crise, nous devons revisiter cette soirée de juin 1968. Des 292 personnes battues et arrêtées ce soir là, deux étaient d'éventuels membres de la cellule Chénier, le groupe qui eleva et assassina le Ministre du Travail, Pierre Laporte.

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La vérité reste cachée, comme le révèle Louis Hamelin dans son roman fascinant, La Constellation du Lynx, récipient du Prix Littéraire des Collégiens 2010, du Grand Prix littéraire de la Presse québécoise 2011, du Prix Ringuet 2011, et présentement en nomination pour le Prix Giller pour sa traduction anglaise.

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Il paraît que même Robert Bourassa, le Premier Ministre du Québec pendant la crise, aurait dit: la Crise d'Octobre est notre assassinat de Kennedy.

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Complot, dissimulation? Une chose est certaine: la vérité n'est pas la version officielle.

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"Depuis l'automne". Si on avait besoin d'une cinquième saison (1975) / Harmonium

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